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Identités de genres et culturelles hybrides : La double culture comme une force ?

De Ludovic - Mohamed Zahed, imam, chercheur en sciences sociales et fondateur d’Homosexuels Musulmans de France

Dans le contexte historiographique et politique actuel, comment s’élaborent les identités sexuelles et les représentations identitaires, cognitives, au sein de sociétés et de communautés des Diasporas soumises à ces tensions, parfois positives, inhérentes aux intersections culturelles ?

L’évaluation du fait que les cultures arabo-musulmanes sont, ou non, compatibles avec les identités queer est nécessaire à notre réflexion. Y a-t-il des spécificités arabo-musulmanes à l’élaboration de l’identité de genre, en fonction de facteurs culturels spécifiques, en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe ? Je voudrais ainsi nourrir notre réflexion en développant une réflexion - souvent négligée par les activistes qui ne sont pas tou-tes experts en sciences humaines - concernant les variables psychologiques impliquées dans le développement du genre et des identités sexuelles, en particulier en ce qui concerne les personnes nées et élevées au sein de minorités religieuses ou ethniques.

Ces connaissances scientifiques de base sont, à mon sens, incontournables afin de comprendre, éventuellement de contrecarrer, les perspectives nationalistes, panarabistes, teintées d’islamisme radical et dogmatique. Encore une fois, si l’Islam – en tant que culture, en tant que religiosité – est un facteur peu voire pas du tout déterminant de l’homophobie de groupe, qu’il s’agisse d’états totalitaires ou de communauté repliées sur leurs propres phobies, alors quels facteurs peuvent nous permettre de prédire, le plus précisément possible, les alliances nécessaires, qu’il nous faut bâtir en tant que citoyen-nes engagé-es sur ces questions-là ? Au sein d’états laïcs comme les nôtres, ces questions ne concernent pas uniquement les citoyen-nes LGBT et de confession ou d’origine arabo-musulmanes qui ne manquent pas de s’organiser au niveau local, régional et international ; ces problématiques concernent l’ensemble des citoyen-nes de la République qui, de bonne foi, veulent s’engager contre les discriminations, notamment contre les LGBTphobies, le racisme, l’islamophobie, l’antisémitisme .

Les hommes et les femmes issues de minorités raciales ou ethniques, qui se définissent comme lesbiennes ou gays, font doublement face aux pressions sociales en vue d’un conformisme à des normes majoritaires, aux attentes de la majorité de leurs concitoyens en matière de comportements sexuelles et d’expression du genre

Les hommes et les femmes issues de minorités raciales ou ethniques, qui se définissent comme lesbiennes ou gays, font doublement face aux pressions sociales en vue d’un conformisme à des normes majoritaires, aux attentes de la majorité de leurs concitoyens en matière de comportements sexuelles et d’expression du genre ; un premier type de pression sociale renforcée par les pressions culturelles, voire religieuses, minoritaires en France : un état laïc dont la culture majoritaire est encore, quoiqu’on en dise, fortement teintée de valeurs chrétiennes, conservatrices. [1] Voilà pourquoi je considère que l’appartenance ethnique et l’orientation sexuelle sont des variables distinctes, certes, mais qui se chevauchent, toutes deux impliquées de manière explicite dans la modération de l’expression de l’identité individuelle. Cette dernière étant, en fait, à l’intersection de plusieurs dimensions psychosociales non encore élucidées selon des chercheurs experts dans le domaine. Les recherches actuelles en psychologie sociale, qui ont tendance à analyser le développement de l’identité individuelle, en particulier, sont en grande partie fondées sur des théories centrées uniquement sur un processus unique d’identité (ethnicité ou orientation sexuelle).

Le fait que la plupart des gens intègrent plusieurs dimensions identitaires, culturellement et socialement, est rarement reconnu ou étudié. [2] En outre, la plupart des informations à propos du développement de l’identité sexuelle viennent de la recherche sur des hommes gays considérés comme « blancs », et sont basées sur des perspectives qui mettent l’accent, de manière générale, sur les comparaisons et les écarts vis-à-vis des normes du groupe majoritaire. Ces limites sont particulièrement préoccupantes lorsque qu’on considère l’impact psycho-social, l’aide nécessaire et les ressources limitées disponibles pour les personnes subissant les doubles discriminations, à l’intersection de plusieurs dimensions identitaires minoritaires, considérées comme « infrahumaines » [3] par la majorité, et parfois même par une partie des minorités auxquelles ces individus doublement minoritaires sont associés.

Quoiqu’il en soit, les recherches sur le processus de formation de l’identité semblent renforcer la théorie d’une élaboration identitaire séquentielle, modulable, plus ou moins prévisibles à travers différentes « étapes »constituées de « tests » exploratoires, de prise de décision, de divulgations de relations (« coming-out » plus ou moins graduels), souvent en fonction des implications des individus concerné-esau sein de communautés ou d’associations LGBT. [4] Encore une fois, il y aurait un manque de recherches scientifiques à propos des individus appartenant à des minorités ethniques, en particulier à propos des femmes lesbiennes de couleur et des individus transidentitaires qui sont souvent le parent pauvre des mouvements LGBT de par le monde. [5] Regardons d’un plus près ces modèles théoriques afin de savoir ce qu’ils peuvent nous apprendre des représentations, souvent préjugées, qu’élaborent les scientifiques qui, eux-mêmes pour la plupart, il y encore peu de temps, connaissaient finalement très peu le sujet de leur études.

La plupart de ces études décrivent la formation de l’identité de genre comme une évolution linéaire ou séquentielle, un processus jalonnés par différentes étapes d’affirmation de son identité minoritaire, qui commenceraient en théorie par la prise de conscience d’une forme d’attirance homosexuelle. Cette affirmation progressive, qui gagnerait en cohérence à travers des tests exploratoires, aboutirait finalement à l’affirmation personnelle et publique d’une dimension identitaire associée aux catégories de moins en moins méconnues dans l’espace publique de « lesbienne » ou de « gay », voir de « transidentitaires », de « bisexuel-les » (etc.). [6]

Je considère que l’appartenance ethnique et l’orientation sexuelle sont des variables distinctes, certes, mais qui se chevauchent, toutes deux impliquées de manière explicite dans la modération de l’expression de l’identité individuelle

Toujours selon ces modèles théoriques, l’affirmation identitaire, l’annonce par exemple de son homosexualité, est considérée comme un indicateur de l’évolution de la maturité d’un individu, ainsi qu’un signe de bonne santé psychologique. Cette hypothèse est dérivée, au moins en partie, de l’incapacité de la plupart de ces modèles théoriques de démêler les divers aspects internes des dimensions identitaires personnelles au demeurant complexes (sensibilisation, appropriation d’une diversité d’option identitaire possibles, prise de décision). Ces représentations cognitives internes, souvent inconscientes, varient, à n’en pas douter, en fonction de l’appartenance ethnique des individus. Ces facteurs identitaires sont, néanmoins, également en relation directe avec des dimensions interpersonnelles plus sociales, voir politiques (participation communautaire, auto-présentation, acceptation par ces paires). Les perspectives théoriques classiques sont, à ce jour, pour la plupart incapables de prendre en compte les effets des influences contextuelles et socio-culturelles multidimensionnelles, le changement du cadre (géo)politique national (et international), la diversité ethnique(inter et) intracommunautaire. [7]

Il n’en reste pas moins que cette représentation stéréotypée des processus identitaires, basée sur différentes étapes de développement de l’identité de genre, a reçu plusieurs validations expérimentales. [8] Toutefois, des études plus récentes tendent à montrer le développement personnel, dans le domaine de l’identité de genre et de l’orientation sexuelle, comme un processus en constante évolution, [9] sensiblement influencé par le contexte historique et culturel dans lequel ces processus identitaires se développent. [10] Cependant à ce jour, la plupart des études sur le développement de l’identité sexuelle ont été réalisés avec la participation de « blancs », hétérosexuels, appartenant à la classe moyenne, ou avec des homosexuels d’un certain âge. [11] Très peu d’études sur ce sujet ont inclus des homosexuel-les aux origines ethniques différentes ; encore moins d’études ont porté sur le cas des minorités au sein des minorités, par exemple, à propos des « lesbiennes de couleurs ». C’est la raison pour laquelle un nombre croissant d’études de genre suggèrent que les modèles actuels sont insuffisants pour comprendre le développement de l’identité sexuelle de ces minorités, et probablement pour une compréhension fine du développement de l’identité de genre, et des identités dites intersectionnelles en général. [12]

[1] Todd, E. (2015). « Qui est Charlie ». Seuil, Paris.

[2] Fukuyama et Ferguson, 2000.

[3] Considérée comme n’étant pas tout à fait humaines, aux comportements jugés indignes.

[4] Cass, 1979, 1984a ; Fassinger & Miller, 1996 ; Levine, 1997 ; Rust, 1993.

[5] Morris &Rothblum, 1999.

[6] Cass, 1979 ; Coleman, 1982 ; Cox & Gallois, 1996 ; Fassinger& Miller, 1996 ; Kitzinger & Wilkinson, 1995 ; Morris, 1997 ; Parcs, 1999 ; Rust, 1993 ; Sophie, 1985/1986 ; Troiden, 1989.

[7] Bohan, 1996 ; Cox et Gallois, 1996 ; Eliason, 1996 ; Fukuyama et Ferguson, 2000 ; Rust, 1996.

[8] Cass, 1984b ; Fassinger & Miller, 1996 ; Levine, 1997 ; Rouille, 1993 ; Sophie, 1985/1986.

[9] Reynolds & Hanjorgiris, 2000.

[10] Fassinger & Miller, 1996 ;Gonsiorek & Rudolph, 1991.

[11] Reynolds & Hanjorgiris, 2000.

[12] Gonsiorek & Rudolph, 1991 ; Savin-Williams & Diamond, 2000.

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